Intelligence collective : les limites de l’océan des savoirs

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On entend de plus en plus parler d’intelligence collective. Ce concept d’un groupe qui se mobilise autour de la création et du partage de savoirs et de connaissances est difficile à appréhender. Utopie pour les uns, mode performant d’organisation du travail, vecteur de progrès humain entraîné par les TIC dans la vulgarisation des savoirs pour les autres… Pistes de réflexion.

 

 

L’intelligence collective est un concept qui a vu le jour à la Renaissance, autour de « L’océan des savoirs », cette quantité incommensurable de connaissances qui fonde notre société. Il a fallu d’abord identifier les limites de cet océan des savoirs, pour tenter d’organiser les compétences. Ce qu’ont tenté d’accomplir les Lumières, via l’Encyclopédie. La  représentation d’intelligence collective a évolué ensuite,  aux 19e et 20e  siècles, autour des révolutions technologiques successives. Mais c’est la révolution Internet qui lui permet d’être plus qu’un concept. Les outils ERP (Enterprise resource planning, support numérique d’organisation dans l’entreprise), les outils web 2.0 (les wikis, les blogs…) l’ont matérialisée.

L’intelligence collective est au cœur de notre quotidien… sans même qu’on le perçoive. Des piliers parmi les plus fondamentaux de notre société reposent sur ce concept. Pour Pierre Lévy, philosophe et professeur en charge d’une chaire d’intelligence collective à l’université d’Ottawa, « les sociétés contemporaines les plus avancées reposent sur des institutions dont le principal moteur est précisément l’intelligence collective : la démocratie, le marché, la science… ». L’objectif de l’intelligence collective est de regrouper une société, une communauté autour d’activités d’apprentissage, de retours d’expériences, de perceptions et de résolutions de problèmes. Elle fonctionne ainsi comme une plateforme organisationnelle, exploitant les compétences d’un collectif. C’est elle qui formalise le langage et les codes produits par cette mise en commun. C’est elle aussi que repèrent le philosophe Bernard Stiegler et son association Ars Industrialis dans « l’économie de la contribution », où chacun participe à créer le savoir commun. L’intelligence collective organise les apports de chacun et crée le dialogue dans la société.

Des réalités quotidiennes

Par l’intelligence collective, la société se regroupe en communauté, autour d’activités d’apprentissage, de retour d’expériences, de perceptions et de résolutions de problèmes… Car l’information n’est pas seulement ce qui fait sens, reprend Pierre Levy. C’est également ce qui fait forme, ce qui organise… La notion d’intelligence collective est bien sûr soumise aux critiques. Quand une individualité se met au service d’un collectif, elle prend le risque d’appartenir à ces « foules productrices d’inepties » que dénoncent les sociologues du 19e et 20e siècles Tarde et Le Bon . Si cette critique de la culture de masse s’entend, il n’empêche que c’est bien la norme sociale (école, parents, médias…) qui institue la plupart du savoir que l’individu accumule.

L’irruption des TIC, et des outils collaboratifs, peut faire croire que l’intelligence collective n’est qu’une base de données, qui se matérialiserait seulement par des outils tels que les wikis et autres blogs, en une simple plateforme collaborative… Mais l’avènement des technologies de la communication ne doit pas cacher la part humaine. L’outil favorable que représentent les NTIC n’est pas la condition suffisante à la réussite de l’intelligence collective. Il s’agit d’un collectif convergeant vers un but commun : créer un support de connaissances. La dimension sociale est donc cruciale, puisque l’apprentissage et l’appropriation est la condition de cette intelligence collective… Avec Bruno Chaudet, professeur d’information-communication à l’université de Rennes II, qui s’appuie sur l’anthropologue et sociologue Bronislaw Malinowski du 19e et 20e siècles, il faut sans doute souligner la force structurante de  l’intelligence collective, véritable « institution »  qui intègre aussi bien les outils wikis ou ERP que les tables, les murs et les personnes contribuant à la communauté…

Nouvelles pratiques

Il reste que les nouvelles pratiques apparues dans le champ des plateformes collaboratives ont eu un vrai rôle. Une époque est passée, celle de la division taylorienne du travail avec ces routines des savoirs et des savoir-faire qui répondaient à la demande de production et de consommation de masse. Aujourd’hui, la demande est très personnalisée et beaucoup plus flexible. Le travailleur développe son adaptabilité, le travail se recentre sur des temps différents, des projets multiples, des tâches dématérialisées et interactives… Des nouvelles pratiques qu’illustrent les wikis d’entreprise ou les ERP.

L’intelligence collective n’est en tout cas pas la vulgarisation des savoirs, malgré quelques contre-exemples célèbres. La plateforme Wikileaks, sa divulgation d’informations, voire de secrets d’État, sans contrôle ou presque… Ou encore ces multiples plateformes collaboratives où les origines des contributions sont limitées, et les apports succincts… Cela pointe des limites organisationnelles de l’intelligence collective. Il ne faut donc pas tomber dans une vision idyllique…

Vulgarisation de savoirs ?

Pour Bruno Chaudet, « Il faut bien s’entendre sur la notion de savoir qui est très complexe. Pour ma part, je prends en compte la définition de la sociologie des sciences et des techniques qui définit qu’un savoir n’en est un que s’il en acquiert le statut socio-symbolique (reconnu et partagé socialement). Dès lors, le savoir est aussi une affaire d’institutions et de contexte social- historique. Ainsi, à propos de ces plateformes collaboratives, plutôt que de vulgarisation, sans doute vaut-il mieux parler de distribution générale de l’expertise. »

 

Bruno Chaudet

Maître de conférences associé et enseignant-chercheur au département Infocom à l’université Rennes 2. Il est également chargé de communication à  Sarthe Habitat. Il s’intéresse notamment à la question des évolutions des formes organisationnelles autour de l’anthropologie espace-temps.

 

Pierre Levy

Professeur, il dispose d’une chaire de recherche sur l’intelligence collective à l’université d’Ottawa. Il est l’initiateur du projet IEML, un métalangage permettant de mettre en place l’intelligence collective. Philosophe, il s’intéresse tout particulièrement à l’articulation de l’intelligence collective aux processus sociaux et aux supports numériques.

Bernard Stiegler

Philosophe français, fondateur d’Ars Industrialis (association des technologies de l’esprit), directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Georges Pompidou, professeur associé à l’université de Londres  (Goldsmiths College) et  à l’université de technologie de Compiègne et docteur de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

 

Crédits photos : Bruno Chaudet

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